Allocution de la ministre des Relations internationales et ministre
responsable de la Francophonie à l’occasion du débat à l’Assemblée
nationale au sujet de la Convention sur la protection et la promotion de
la diversité des expressions culturelles
Le 10 novembre 2005
Monsieur le Président,
C’est avec un sentiment de fierté, le sentiment du
devoir accompli, que j’invite aujourd’hui cette Assemblée à adopter à
l’unanimité la motion relative à la Convention sur la protection et
la promotion de la diversité des expressions culturelles. Cette
Convention a été approuvée par une vaste majorité de pays représentés à
la 33e session de la Conférence générale de l’UNESCO, le
20 octobre dernier.
J’ai la ferme conviction que le Québec a contribué
activement à l’émergence d’un instrument international de première
importance pour le secteur culturel à l’échelle internationale et,
au-delà, pour le développement socio-économique de l’ensemble de nos
peuples en ce début du XXIe siècle.
Le Québec a ainsi aujourd’hui à sa disposition un
outil clef pour favoriser le développement de son identité et de sa
langue, et ce, dans l’harmonie avec les autres cultures qui aspirent,
dans le monde, au même destin.
La position du gouvernement actuel touche à
l’identité et à la fibre culturelle spécifique du Québec, société de
7 millions et demi d’habitants qui se distingue dans un large espace
continental.
Comme le rappelait récemment le premier ministre, le
consensus québécois quant au développement et à la protection de la
culture sur la scène internationale s’est manifesté dès le début des
négociations portant sur l’Accord de libre-échange (ALE) avec les
États-Unis. À l’époque, et avec l’accord de tous les partis politiques,
le gouvernement du Québec avait exigé une disposition spécifique à la
culture, appelée « exception culturelle ». L’objectif était d’assurer,
déjà à ce moment, une protection pour les politiques et les programmes
culturels. Lors des négociations de l’Accord de libre-échange nord
américain (ALENA) qui élargissaient la zone de libre-échange au Mexique,
le Québec a maintenu ses exigences en cette matière.
Il est vrai, que les dispositions de l’ALENA se sont
révélées, à l’usage, insuffisantes, n’offrant pas toutes les garanties
nécessaires au secteur culturel à cause des mesures de représailles qui
y étaient prévues. Par la suite, des décisions d’arbitrage dans les
forums multilatéraux de commerce ont mis en lumière que les dispositifs
juridiques étaient incomplets et n’offraient pas toute la protection
voulue.
C’est dans ce contexte qu’une autre offensive a été
lancée en 1998 par le gouvernement du Québec, en vue de développer un
instrument international plus complet, juridiquement obligatoire,
autonome et permettant de reconnaître la double nature des biens et
services culturels. Offensive menée aussi par le gouvernement du Canada
qui, en plus de se rallier à l’idée d’un instrument, a pris l’initiative
de créer le Réseau international sur la politique culturelle (RIPC).
Parallèlement, les décisions prises conjointement par
les gouvernements du Québec et de la France en 1998 ont donné lieu
notamment au rapport Bernier/Ruiz-Fabri, lequel a fortement contribué à
la prise de conscience internationale sur la nécessité d’un instrument
nouveau portant sur la diversité culturelle.
Je profite de l’occasion pour rendre hommage au
professeur Bernier, qui est, en quelque sorte, le « père » de cette
Convention, parce qu’il a largement contribué à sa rédaction et à sa
crédibilité.
Par la suite, au sein de l’espace francophone, les
Sommets de Moncton en 1999 et de Beyrouth en 2002, ont constitué des
étapes déterminantes. Le Québec y a joué un rôle de tout premier plan.
Lorsque le gouvernement actuel a pris le pouvoir en
avril 2003, il n’a pas tardé à agir dès après son élection et il a
souhaité donner immédiatement une nouvelle impulsion à ce dossier.
C’est dans un esprit de continuité que le
gouvernement a annoncé son engagement ferme en la matière. Cet
engagement a été concrétisé par une décision du Conseil des ministres
prise en septembre 2003, quelques semaines avant la tenue de la 32e
session de la Conférence générale de l’UNESCO.
Aujourd’hui, c’est avec fierté que nous constatons
les résultats de ce qui a été accompli par le Québec sur la scène
internationale, au cours des deux dernières années. Nous pouvons parler
à juste titre d’un « succès pour la diplomatie québécoise ».
Notre action a eu d’autant plus d’influence et de
rayonnement que le discours du gouvernement du Québec reste par ailleurs
résolument favorable, de manière générale, à l’établissement d’une
liberté toujours plus grande des échanges économiques.
En ce qui concerne le dossier de la diversité
culturelle, nos partenaires et nos interlocuteurs savent que notre
position signifie une ouverture aux autres cultures et ne peut être
d’aucune façon qualifiée de protectionnisme déguisé.
Notre approche représente une vision moderne et
ouverte de ce que seront les échanges culturels à l’avenir au plan
international. Cette version est porteuse d’espoir pour notre
développement culturel et social, de liberté et de respect mutuel. Nos
artistes sont présents sur les cinq continents et nous accueillons aussi
des expressions culturelles de tous les horizons.
Monsieur le Président, la diversité culturelle, c’est
la cohabitation pacifique et tolérante et l’épanouissement de toutes les
cultures à l’échelle planétaire. C’est le respect des droits de la
personne. C’est aussi la liberté de circulation des idées, des mots et
des images, en vue d’éviter une uniformisation et un laminage des
cultures.
Lorsque les cultures vivent côte à côte dans le
respect et l’égalité, c’est l’ensemble de l’humanité qui en profite.
La diversité culturelle est à l’esprit ce que la
biodiversité est à la vie.
Compte tenu de l’importance du dossier de la
diversité culturelle, le premier ministre et moi-même n’avons eu de
cesse de soulever cette question, lors de nos entretiens avec nos
interlocuteurs étrangers, que ce soit au Québec ou à l’étranger. Il en a
été de même pour ma collègue de la Culture et des Communications, et de
nos collègues au Développement économique, à l’Innovation et à
l’Exportation.
Cette action résolue, au plus haut niveau, a permis
de bien situer, pour un très grand nombre de gouvernements, l’importance
que le Québec accordait à cette question et le rôle de premier plan que
le gouvernement entendait jouer.
Ce travail inlassable auprès des chefs d’État et de
gouvernement, ministres, ambassadeurs et consuls généraux a été
déterminant. Nous savons maintenant qu’il a contribué à l’émergence
d’une conscience collective mondiale sur la nécessité de promouvoir et
de protéger par une Convention, la diversité culturelle. Je salue,
Monsieur le Président, la présence de plusieurs membres du corps
consulaire et les remercie de leur précieux appui.
Les représentants de nos ministères concernés ont été
mobilisés. Ils ont été extrêmement actifs, tant auprès des homologues du
gouvernement du Canada qu’auprès des très nombreux partenaires
gouvernementaux à l’échelle internationale, dans le cadre de relations
bilatérales et multilatérales. J’en profite, Monsieur le Président, pour
souligner en particulier le dynamisme et l’engagement de nos chefs de
poste à l’étranger et de leurs équipes dans tout ce processus.
Notre action résolue et systématique au sein de
l’Organisation internationale de la Francophonie et à l’UNESCO a été
fort appréciable. Je veux remercier nos divers interlocuteurs au sein de
ces deux organisations auprès desquelles nous avons trouvé écoute,
volonté de dialogue et ouverture.
Je souhaite relever également l’action concertée du
gouvernement et de la société civile, par l’entremise des diverses
coalitions pour la diversité culturelle, qui a permis au Québec
d’obtenir un succès de diplomatie publique.
Au cours de la dernière année en particulier, les
travaux se sont accélérés. Ainsi, le Premier ministre et moi-même avons
été très actifs lors du Sommet des chefs d’État et de gouvernement de la
Francophonie en novembre 2004, à Ouagadougou. Nous avons présenté la
motion pour que la coalition puisse parler de la question de la
diversité culturelle, lors de la session à huis clos.
Les représentants du gouvernement du Québec ont été
également présents au sein des délégations canadiennes et ont participé
à toutes les réunions intergouvernementales tenues dans le cadre de
l’UNESCO au cours des douze derniers mois.
Cette présence, a démontré que la contribution du
Québec peut se traduire par des retombées positives, tout en
s’inscrivant dans le respect du rôle du gouvernement du Canada dans un
forum international de cette nature.
Il nous faut noter à cet égard l’harmonie constante
et le respect mutuel qui ont permis à nos représentants présents dans
les groupes d’exprimer le point de vue du Québec avec la volonté réelle
de recherche de solutions.
Ce travail diplomatique accompli par les
représentants du gouvernement du Québec a été vivement apprécié par les
autres gouvernements.
Monsieur le Président, j’en viens maintenant à la
Convention proprement dite et à ce qui m’amène à demander, au nom du
gouvernement et conformément à la Loi sur le ministère des Relations
internationales, l’approbation de cette Assemblée :
-
La Convention reconnaît en tout premier lieu, le
droit souverain des États et gouvernements de se doter de
politiques culturelles, le tout dans une perspective d’ouverture
aux autres cultures. Cette exigence d’ouverture est une
condition essentielle de son succès.
-
La Convention reconnaît aussi la
double nature
des biens, des services et des activités culturelles, cela
permet de souligner avec force que les biens et services culturels
ne doivent pas être traités comme les autres biens et services pour
la raison évidente qu’ils sont porteurs de « sens et d’identité ».
-
La Convention comporte également une
articulation juridique et politique adéquate avec les autres
instruments internationaux. À noter, l’absence de subordination
de ces instruments les uns par rapport aux autres et, la prise en
compte de la Convention dans les autres forums internationaux. Pour
le Québec, qui n’a pris aucun engagement de libéralisation dans le
passé en cette matière, tant dans le cadre du système multilatéral
que dans les accords bilatéraux, cela garantit une marge de manœuvre
actuelle et future en matière de politique culturelle.
-
La Convention prévoit également des
moyens
pour assurer le suivi et la mise en œuvre de la Convention de
même qu’un mécanisme efficace de règlement des différends, ce
dernier offre de bonnes conditions pour que le dialogue au sein du
système de l’UNESCO soit fructueux. Cela devrait permettre de
résoudre d’éventuels différends, que ce soit dans le cadre des
relations intergouvernementales ou lors de médiation et de
conciliation. Il s’agit là de pratiques universellement reconnues
dans le cadre de conventions internationales.
-
La Convention comporte enfin de très importantes
dispositions qui encouragent la coopération internationale
entre les pays, qu’ils soient du Nord ou du Sud. Certains articles
spécifiques prévoient une coopération Nord-Sud en vue de soutenir
l’émergence d’industries culturelles fortes, source de développement
économique et social pour les pays du Sud.
Monsieur le Président, nous venons de franchir la
première étape d’un processus qui devra se poursuivre au cours des
prochaines années.
À court terme, il nous faut continuer à mobiliser les
gouvernements en vue de la ratification par le plus grand nombre
possible, selon le processus constitutionnel qui leur est propre. Il
faut assurer l’entrée en vigueur de la Convention rapidement et ainsi
enclencher le démarrage des travaux des institutions créées par
celle-ci : la Conférence des Parties et le Comité intergouvernemental.
Je rappelle à mes collègues de cette Assemblée que 30 ratifications sont
nécessaires pour assurer cette entrée en vigueur. Mais il en faut plus,
beaucoup plus pour assurer la crédibilité de la Convention.
Je dirigerai donc au cours des prochains mois une
campagne diplomatique soutenue pour convaincre le plus grand nombre
d’États et de gouvernements de procéder avec diligence à cette
ratification, à commencer par les pays déjà les plus engagés et
favorables à la Convention.
J’ai l’intention de démarrer cette campagne dès la
Conférence ministérielle de la Francophonie qui se tiendra à Madagascar,
les 22 et 23 novembre. La deuxième étape sera la Réunion annuelle du
RIPC qui aura lieu à Dakar aux mêmes dates.
Par la suite, de la même manière que le gouvernement
s’est mobilisé pour l’adoption de la Convention lors de la 33e
session de la Conférence générale de l’UNESCO, nous n’aurons de cesse de
rappeler l’importance des étapes qui suivent.
Au-delà de la ratification de cette Convention, il y
a, bien sûr, la poursuite de notre mobilisation dans les autres forums
multilatéraux et au plan bilatéral, en vue de résister à la pression qui
ne saurait tarder pour obtenir la libéralisation du commerce des
services, notamment dans le secteur audiovisuel.
Je veux assurer mes collègues les parlementaires, de
ma vigilance à cet égard.
Monsieur le Président, ce succès du Québec tout
entier sur la scène internationale illustre bien la volonté du
gouvernement d’affirmer sa présence internationale et, en particulier,
au sein des forums internationaux qui discutent de sujets d’intérêt pour
le Québec ou qui relèvent de ses compétences constitutionnelles.
Une attitude responsable du gouvernement du Québec,
démontrant une diplomatie équilibrée et mature, discrète mais efficace,
dans un climat de bonne collaboration avec le gouvernement fédéral,
voilà le résultat de notre action. Il est garant de ce que le Québec
pourra accomplir au sein des délégations canadiennes à l’avenir dans
d’autres forums internationaux.
Succès incontestable pour la culture du
Québec, et pour toutes les cultures dans le monde, de même que pour
l’identité des peuples.
Succès majeur pour les artistes et artisans du
Québec et d’ailleurs. Je tiens à saluer à cet égard, pour leur
engagement au sein de la Coalition pour la diversité culturelle,
MM. Pierre Curzi, Robert Pilon et Jim McKee qui sont avec nous
aujourd’hui.
Succès indéniable qui transcende les partis
politiques et les gouvernements parce qu’il contribue au progrès
collectif de l’humanité.
Succès reconnu de la diplomatie québécoise,
enfin, qui a su mobiliser tous les acteurs concernés dans la promotion
des positions du Québec.
La diversité culturelle est facteur de cohésion
sociale et d’épanouissement. La production culturelle est intimement
liée à l’expression des idées et des valeurs d’une société. Voilà
pourquoi il est nécessaire que chaque culture trouve, à l’échelle
internationale, la place qui lui revient. Que soit reconnu à cette fin
le droit souverain des États et des gouvernements de maintenir,
d’établir et de développer des politiques de soutien à la culture.
Permettez-moi en terminant de citer l’ancien
président sénégalais, poète et humaniste, Léopold Sédar Senghor, dont
nous commémorerons l’an prochain le centième anniversaire de naissance :
« La sagesse et les techniques nées de la culture de
chaque peuple appartiennent à l’humanité tout entière et contribuent à
la Civilisation de l’Universel. C’est en interrogeant les
différentes cultures, aussi bien celles des civilisations anciennes que
celles des sociétés techniciennes, nées de l’ère industrielle, et en
ouvrant, entre elles, un dialogue que les échanges internationaux
permettront des actions destinées au développement commun. »
Monsieur le Président, je demande à cette Assemblée
d’approuver la motion sur la Convention sur la protection et la
promotion de la diversité des expressions culturelles. Merci,
Monsieur le Président.
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